Art-icle : l’architecture selon Beksiński

Zdzisław Beksiński est un artiste polonais né en 1929 à Sanok et décédé tragiquement en 2005 à Varsovie. Véritable expérimentateur, il a manipulé la photographie, le dessin, la peinture, la sculpture, la gravure ainsi que les outils informatiques durant la fin de sa vie. Son univers sombre et complexe, dominé par le rêve et le fantastique, hérite du surréalisme.

Biographie

Ses études d’architecture terminées, Beksiński entame sa carrière artistique par la photographie où s’élabore dors et déjà son goût pour la distorsion du réel. Il passe par la sculpture puis l’estampe dans les années 1960, allant même jusqu’à la création d’une nouvelle technique1. En parallèle, il développe une recherche en dessin à la plume et au stylo-bille qui flirte avec l’abstraction (qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de Hans Bellmer). Sa pratique évolue vers de plus grands formats et davantage de graphite, jusqu’à des compositions d’une extrême minutie.

Son style graphique s’exprime pleinement dans ses peintures à l’huile. Cette production est apparue relativement tard dans sa carrière – présentée pour la première fois en 1970 et prenant son essor dans les années 1980 – mais c’est bien elle qui le fait passer à la postérité.

Le tableau

La plupart des toiles de Beksiński sont sans titre. Bien que je pourrais parler des heures des sujets humains (et plus sombres) de son œuvre, je m’attarderai ici plutôt sur un de ses paysages.

1978, huile sur isorel, 87x87cm, Musée historique de Sanok, code DG-2479

Celui-ci m’a particulièrement transportée lorsque je l’ai découvert plus jeune. Pourtant, on pourrait y voir de simples ruines romantiques où la nature a repris ses droits. Ce que j’apprécie vraiment dans cette architecture, c’est la manière dont les couleurs, intenses, sèment l’onirisme et instaurent des perspectives impossibles. Le jeu de fenêtres et d’ouvertures induit un champ de profondeur entre différents milieux qui ne peuvent théoriquement pas cohabiter.

Il semblerait que la bâtisse, ensevelie sous des sortes de champignons d’un rouge profond, prenne place dans un champ mal entretenu, envahi de chiendent. Toutefois, en arrière plan, de part et d’autre de la bâtisse, une tendre prairie et un milieu aquatique sont suggérés. Le ciel nocturne semble tel qu’on se l’imaginerait sur Mars, ocre et rouge, reflétant la bâtisse et les végétaux eux-mêmes. Mais cette bâtisse abrite ses propres ciels. L’un, proéminent et diurne, où des oiseaux s’épanouissent ; l’autre, plus discret dans sa petite fenêtre, piqué de multiples étoiles et d’un croissant de lune. Enfin, après un petit bosquet sans volume, tel un papier peint mensonger, notre œil s’échappe vers une porte d’une obscurité abyssale. Sous ce dernier ciel d’encre, une mer écume calmement sur un rivage. Elle semble éclairée de front, ou diffuser sa propre lumière.

Personnellement, un sentiment de profonde sérénité me parcoure lorsque j’observe ce tableau. Je m’imagine passer d’une nuit à l’autre, guidée par des hasards illogiques, et laisser ma rétine s’imprégner des couleurs, s’adapter à différentes luminosités. M’égarer sans craindre de ne retrouver mon chemin.

Pour aller plus loin…

Les architectures de Beksiński revêtent de nombreux aspects. Souvent monumentales, elles émergent d’à-même le sol ou sont creusées dans les parois d’un ravin, sont parcourues de veines minérales ou enveloppées d’un voile charrié par les vents. Et si ses corps ne possèdent pas de visages, ses bâtisses arborent parfois des faces humaines. Le trouble est d’autant plus grand lorsque d’immenses visages à forme architecturale empruntent la porosité de la pierre ou de l’argile. Organique et inanimé se confondent alors pour produire des matières méconnaissables dans des tableaux d’une grande tangibilité.

Ses figures troublantes ne sont que des accessoires invitant plutôt à l’outrepassement esthétique. Ce ne sont pas eux les sujets, mais l’amas inextricable de diagonales qui les composent, les couleurs qui les habillent, la lumière qui les façonne.

La plupart des gens interprètent la couleur de façon naïve. Par exemple, quand j’utilise un rouge de cadmium éclatant ou du bleu de Prusse pur, les spectateurs n’y voient que du bleu ou du rouge. À mon avis, des demi-tons moins intenses et plus terreux donnent lieu à un plus grand nombre de couleurs parce que chacune de ces couleurs « sales » contient tout un panel d’autres couleurs pures mélangées ensemble.

Interview hébergée par Andy Teszner, admirateur de Beksiński et dont le travail d’anthologie est reconnu par Dmochowski, grand mécène du peintre

En effet, tous ses sujets sont au service de ses nombreuses palettes, et non l’inverse. Ces fameux demi-tons cohabitent avec des pigments limpides et des sanguines incisives sans hiérarchie, aussi nécessaires les uns que les autres. Ainsi, un paysage fantastique comme celui-ci est une véritable ode à la couleur et à la matière.


NOTES

  1. « […] En même temps Beksiński créait des héliotypies. C’était une technique qu’il a inventé lui-même et qui consistait en ce qu’il couvrait un morceau de vitre de la peinture noir sur laquelle il dessinait, pour ensuite poser la vitre sur du papier photographique et l’exposer au soleil. Il produisait ainsi quatre exemplaires de chaque héliotypie […] De ces travaux aussi il en existe que très peu à l’heure qu’il est. » “Guide du musée”, dmochowskigallery.net, Piotr Dmochowski, mécène et ami de Beksiński
  1. En bonus, si le cœur vous en dit, une vidéo poétique consacrée à Beksiński et réalisée par Alt-236, un passionné d’art fantastique dont je recommande la chaîne YouTube.
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